• Chantale Vincelette

Choisir entre la peur et l'amour

Depuis le début de la crise Coronavirus, je vois ma perspective se modifier au jour le jour. J'ai mes propres opinions, évidemment, mais je suis aussi capable d'entendre d'autres points de vue que le mien et de laisser mes perspectives évoluer. Je pense que c'est une des plus grandes forces de l'humain, se donner le droit d'évoluer. Mais je crois qu'il faut aussi savoir, et avec une rigueur d'autant plus grande que la pression sociale se fait forte, se repositionner sur son centre. Son centre, c'est son cœur. Le cœur, cette partie de nous qui sait rester au calme dans la tourmente, cette partie de nous qui sait voir bien plus que ce que nos yeux ou nos oreilles perçoivent, cette partie de nous bien plus élevée, qui jouit d'un point de vue bien plus large sur des situations qui peuvent nous faire sentir étriqués, voire… confinés. Confinés dans un point de vue de plus en plus limité chaque jour et dans lequel rien ne peut plus s'ajouter que le discours unilatéral des médias.


Aujourd'hui, je choisis de prendre la parole, même si je sais que je vais me faire pointer du doigt, lancer des pierres, répudier comme une lépreuse, une fauteuse de troubles, une pas-de-génie. Je vais prendre la parole parce que j'ai peur. Pas peur du virus, non – je suis confiante dans de bonnes mesures d'hygiène et je suis naturellement portée sur une certaine distanciation sociale. Je ne fréquente pas les grands rassemblements; je fréquente plutôt la nature, car c'est dans ma nature. Je consomme très peu, je vis en mode simplicité volontaire. Et pourtant, il m'arrive de devoir sortir quand même. Comme vous tous. Notamment pour aller voir ma mère qui est veuve, dans l'impossibilité de se déplacer et très seule, et pour qui l'isolement est bien pire que la peur de la maladie. J'utilise les transports en commun pour y aller, car je n'ai pas de voiture. Je prends mes précautions en le faisant. Pour moi, et pour les autres.


Moi, j'ai peur quand je constate que la peur guide toutes les pensées des gens. Qu'elle dévore leurs esprits, révoque leur capacité à mettre les choses en perspective, et les pousse à juger sans discernement, à condamner sans poser de questions. Et à prétendre savoir ce qui est bon pour les autres, mieux que les autres eux-mêmes.


La personne âgée qui va faire ses courses a autant le droit d'être là que vous ou moi. Après tout, si vous l'y avez vue, c'est que vous y étiez aussi. Elle ne présente pas plus – ni moins – de risque de contaminer les autres que vous ne l'êtes vous-même. Le seul risque qu'elle court en plus, c'est de tomber malade et d'en mourir. Or, si elle ne peut pas obtenir ce qui lui est nécessaire pour vivre, elle mourra à coup sûr. Et l'isolement, par la tristesse et la détresse qu'il charrie dans son sillage, en tue plus d'un.


Nos corps ne sont pas éternels. C'est vrai pour chacun d'entre nous, et les personnes âgées en sont particulièrement conscientes. Pour plusieurs d'entre elles, la solitude et la privation de visites de leurs proches aimants sont bien pires que la perspective d'attraper un virus potentiellement mortel – la mort étant de toute façon une réalité à laquelle elles savent toutes qu'elles n'échapperont pas, à plus ou moins court terme. Ceux que vous appelez les p'tits vieux sont des gens entiers, au même titre que vous. Ils sont simplement plus âgés, justement parce qu'ils ont vécu. Et parce qu'ils ont vécu, ils ont déjà vu neiger, ils ont de l'expérience; et si bien des choses ont changé au fil des années, eux sont moins portés à prendre panique quand tout le monde crie au loup.


Vous avez décidé de les protéger. Pour ce faire, vous avez choisi de les enfermer. De les isoler. De considérer qu'ils n'ont plus le droit de respirer une bouffée d'air frais, pour leur propre bien. De voir âme qui vive. Sans penser à leur demander si c'est cette protection qu'ils veulent. Si leur désir est de survivre à un long couloir de la mort désert, où leur quotidien sera meublé uniquement de pilules et de personnel soignant protégé de pied en cap pour éviter toute possibilité de contact. Sans leur avoir demandé su c'est ça qu'ils considèrent comme vivre.


Moi, quand je vois les médias filmer sans son consentement un homme âgé qui marche seul sur la rue, ça me fait mal. Surtout quand il dit qu'il vit seul, qu'il n'a personne, qu'il marche seul pour pouvoir respirer. Il dérange qui?


Il dérange QUI?





Je vous en prie. Cessons cette chasse aux sorcières, cette dénonciation violente et haineuse de celui qui choisit de ne pas rentrer dans le rang, alors qu'il vit peut-être seul, alors que de toute façon nos frontières sont poreuses, que des voyageurs omettront volontairement de signaler qu'ils ont été exposés, que des gens possiblement malades tairont leurs symptômes par peur de perdre leur travail. Je vous en prie. Cessons de pointer du doigt les têtes blanches.


Je vous en prie.


Il sortira du bon de cette crise. Je vois de la belle solidarité, de l'ingéniosité, de la débrouillardise. Je vois une société qui trouve des solutions là où personne n'en voyait, je vois une société qui s'efforce de prendre soin l'un de l'autre. Ces mesures que nous mettons en place, ces restrictions que nous nous imposons, assurons-nous de les respecter par amour pour la vie, et non par peur de la mort. Applaudissons tous les gestes de solidarité, au lieu de pointer du doigt ce que nous pourrions juger comme des gestes égoïstes ou du manque de responsabilisation civile.


Nous n'avons jamais toutes les informations. Nous ne savons pas ce que chacun traverse dans l'intimité de sa propre vie. Nous tenons une opportunité incroyable d'apprendre à poser des questions avant de juger.


Nous vivons une extraordinaire opportunité de choisir entre la peur et l'amour.

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